Saturday, 30 January 2021

Marie Dauguet: 'Courante'


 

Courante

 

Mon cœur est lourd comme un caillou;

Le vent souffle on ne sait d’où

Piquant comme un buisson de houx;

Au bord de l’étang qui frissonne,

           Dansons,

Dansons, ma mie, ma mignonne,

Dansons, ma mie Jeanneton.

 

Soleil couchant sur un champ d’orge,

Il est rouge autant qu’une forge

Mon cœur brûlant dedans ma gorge

Et qui, telle une enclume, sonne.

           Dansons,

Dansons, ma mie, ma mignonne,

Dansons, ma mie Jeanneton.

 

Fleurant la mousse et la bourdaine,

J’ai mis ma jupe de futaine

Et chaussé mes sabots d’ébène.

Au vent âpre qui tourbillonne

           Dansons,

Dansons, ma mie, ma mignonne,

Dansons, ma mie Jeanneton.

 

Mon cœur est lourd! Ma gorgerette

Est de fin chanvre, ma cornette

D’indienne, mon épinette

Du Val d’Ajol vibre et résonne.

           Dansons,

Dansons, ma mie, ma mignonne,

Dansons, ma mie Jeanneton.

 

Las, mé! mon corps est en lambeaux

Aussi pantelant que l’agneau

Qu’un loup déchire en son liteau,

Car mon bon ami m’abandonne.

           Dansons,

Dansons, ma mie, ma mignonne,  

Dansons, ma mie Jeanneton.

 

 

Courante

 

My heart’s as heavy as a stone;

From where the wind blows is unknown

Prickly as holly when full grown;

Beside the pond with ice upon,

           Let’s dance,

Let’s dance, my love, my lovely swan,

Let’s dance, my lovely Jeanneton.

 

A field of oats in setting sun,

Is red as forge fires when work’s done

My heart within my breast when won

That has an anvil’s clang and clong.

           Let’s dance,

Let’s dance, my love, my lovely swan,

Let’s dance, my lovely Jeanneton.

 

Flowering moss and buckthorn raw,

I’ve donned my fustian frock once more,

Put on the black clogs I adore.

To swirling fierce winds let’s be gone –

           Let’s dance,

Let’s dance, my love, my lovely swan,

Let’s dance, my lovely Jeanneton.

 

My heart is heavy! My gorget

Of finest hemp, and my cornette

Of indienne, and my spinet

From Val d’Ajol sings on and on. 

           Let’s dance,

Let’s dance, my love, my lovely swan,

Let’s dance, my lovely Jeanneton.

 

Ah me! my body’s all forlorn,

Like some poor panting lamb that’s torn

Apart by wolves, though scarcely born,

Since my dear friend has upped and gone.

           Let’s dance,

Let’s dance, my love, my lovely swan,

Let’s dance, my lovely Jeanneton.

 

Marie Dauguet: 'Aquarelle'


 

Aquarelle

 

Dans la douceur des étangs lents,

Dans la torpeur morne des joncs,

Passent avec des cris dolents

Les cigognes et les hérons.

 

Leur vol monotonement bouge,

S’élevant des marais sauvages,

Et traverse la lune rouge

De son fantastique sillage.

 

Sur l’ombre tépide qui dort

Figée à l’abri des roseaux,

Comme pour y pêcher la Mort,

La lune a tendu son réseau,

 

A tendu son sanglant réseau

Pour y pêcher la Mort qui bouge

Et dresse sur le disque rouge

Sa forme parmi les roseaux.


 

Watercolour

 

In the soft ponds’ calm gentleness,

In rushes’ dismal lethargy,

With doleful cries there now progress

Herons and storks repeatedly.

 

Their flight monotonously moves

Skywards up from the pristine marsh,

And traces its fantastic grooves

Across the red moon in its path.

 

On the warm shadow fast asleep

Fixed to the shelter of the reeds,

As if it Death now sought to reap,

The moon hangs nets above the weeds.

 

The moon has spread above the weeds

Its bleeding nets to fish for Death

And on the red disc it has etched

Its tattered form among the reeds.


Marie Dauguet: 'La halte'

 

La halte

 

Comme un cheval cabré que l'on saisit au mors,

Frémissant et rebelle et que l'on brutalise,

Tel, mon cœur violent, je contrains ton essor,

Ma dure volonté âprement te maîtrise.

 

Vers le parc enchanté où pleuvent des cythises,

Où s'envolent des paons frôlant les grappes d'or,

Où le baiser profond ardemment s'éternise

Du Cygne et de Léda mirés à l'eau qui dort,

 

J'arrête ton élan! Brise-toi, misérable

Cœur, et tais-toi, muet ruisseau parmi le sable

Infiltrant son flot noir! - Tu ne l'atteindras pas

 

L'odorante prairie où l'Idéal magique,

Cheveux roux, doigts d'ivoire et verte dalmatique,

Dans la houle des foins vermeils t'ouvre les bras!

 

 

The halt

 

Just like a rearing horse one seizes by the bit,

Quivering, rebellious, which one tends to maltreat,

Do I, my violent heart, rein in your flight unfit,

And with my harsh iron will I curb your vain conceit.

 

To the enchanted park where the laburnums weep,

Where peacocks fly off, skimming flowerheads of gold,

Where Leda and the swan’s embrace will ever keep

Its fervent fieriness in sleeping water’s hold,

 

I halt your surge! Submit, you wretched heart, and stow

Your babbling, silent stream that infiltrates its flow

Of black within the porous sand! You shall not gain

 

The fragrant fields where the magic Ideal – red hair,

Fingers of ivory and green dalmatic’s flare –

Opens wide your arms in the swell of crimson grain.

 

Friday, 29 January 2021

Marie Dauguet: 'Musique slave'




Musique slave

 

C’est le concert doux des voix pleureuses,

Vieux chagrins résignés et tendresses

Que l’on méconnut et la tristesse

Des élans réprimés. Effleureuses

Voix sourdes, pleurez comme les ifs

Embrumés qu’échevèle un vent convulsif.

 

C’est le concert tout en lancinances

Des désirs contraires et la ronde

Des corbeaux et des folles arondes

Par le ciel fleuri d’incohérences:

Rouges pompeux, tristes violets

Dont se mêlent, en accords faux, les reflets.

 

C’est le concert vraiment sans mesures

Des baisers profonds et des morsures;

Le vibrement nerveux des ciguës

Sous l’archet des bises ambiguës

D’avril où reluit un soleil blond

Que voile une averse blême de grêlons.

 

C’est surtout l’écart entre le rêve

Et le réel qui, sans nulle trêve,

Par des accents forcenés s’exprime,

Comme une blessure s’envenime,

Puis éclate enfin en gémissant

Et remplit l’horizon noir d’un flot de sang.

 

 

Slavonic music

 

It’s the sweet choir of voices that weep,

Old resigned sorrows, fondnesses one

Was unaware of and the sad run

Of repressed urges. With your light sweep,

Mute voices, shed tears as does the yew

Befuddled when sudden gusts tousle it through.

 

It’s the full-throbbing concert awry

With conflicting desires and the ground* 

Cawed by crows and the swallows’ mad round

In a florid irrational sky:

Pompous reds, sad mauves without end

Where all their reflections, false chords, also blend.

 

It’s the wild, untamed concert, the race

Of fierce biting and heavy embrace

Hemlock’s nervous vibrations that grow

Under April north winds’ fickle bow,

When the bright sunlight threatens to fail

When veiled in a pale sudden shower of hail.

 

It’s above all the cleft between dream

And the real that no truce will redeem

That’s in furious accents displayed,

Like a festering wound that’s decayed

And which groans as it bursts in a flood

And fills the black skyline with red-gushing blood.

 

 

Marie Dauguet: 'La sagesse des verts'


 


La sagesse des verts

 

Verts cendreux, flétris, effacés

Et qui niez l'intensité

De vivre, comme un cœur lassé

Epris d'ombre et de cécité,

 

Verts des mousses à la racine

D'un vieil érable desséché,

Sourds autant qu'un sanglot caché

Mourant au creux de la poitrine.

 

Nuance vraiment d'un mystique

Pénétrant, rappelant la fine

Tonalité des dalmatiques

Qu'un reflet de cierge satine.

 

Et verts, pourtant inconsolés

Sous le ciel d’hiver impassible,

Parlant de désirs immolés

Et de rêves inaccessibles

 

Ou que le réel étouffa...

Vert mélancolique et d'antan

Qu'ont les gourgouran de sopha

Ou les menuets chevrotants

 

Au fond du passé; verts des mousses

Qui parez cet arbre chancreux,

Vous scandez, accord qui s'émousse,

Un langage mystérieux.

 

Mais, ô paroles estompées,

J'ai saisi vos subtilités

Et je comprends vos mélopées

De tristesse et de volupté,

 

Verts cendreux, effacés, flétris

Et qui niez l'intensité

De vivre, comme un cœur épris

De néant et de cécité.

 

 

The wisdom of greens

 

Greens ashen, lacking zest and pale

Denying all intensiveness

Of living, like a heart gone stale,

Obsessed with shade and sightlessness,

 

Greens of mosses around the base

Of some old wizened maple tree,

As muffled as choked sobs can be

Dying deep down without a trace.

 

A hint of mystery in tow

That penetrates, recalls the bright

Tonality dalmatics show

When glossed by mirrored candlelight.

 

And greens, although disconsolate

’Neath the impassive winter sky

That speak of wants destroyed of late

And dreams unreachable close by.

 

Or stifled by what’s real, no less…

Green that’s dejected and long gone

Which Sopha silks seem to possess

Or minuets that quavered on

 

In far-off ages; greens of moss

That you twine round this blighted tree,

You glean, a tuning causing loss,

A language full of mystery.

 

But, oh diminished words, I chance

Your subtleties to have quite guessed

And understand your dirge-like chant

Of sadness and voluptuousness,

 

Greens ashen, pale and lacking zest

Denying all intensiveness

Of living, like a heart obsessed

With nothingness and sightlessness.

Thursday, 28 January 2021

Marie Dauguet: 'Le soleil'




Le soleil…

 

À Monsieur Stuart Merrill.

 

Le soleil, une braise en un sombre encensoir

Dont la sanglante flamme aux bords des gués s'allume;

Le pâquis submergé jusqu'à l'horizon fume,

La rivière galope à travers les prés noirs.

 

Et partout, cette odeur d'herbe morte et d'écume,

D'inconnu s'enfuyant dans la brume du soir,

Comme un souffle d'amour si douce à percevoir

Parmi les joncs courbés que sa langueur parfume.

 

Mais le lointain soleil insensiblement meurt,

A peine reflétée à l'eau trouble qui vire,

La dernière clarté en frissons lents expire.

 

Tel un errant baiser, plus rien que cette odeur

Voluptueuse autant qu'un appel de chair nue

Qui monte dans la nuit où la clarté s'est tue.

 

 

The sun…

 

To Monsieur Stuart Merrill.

 

The sun, a bed of coals and censer dark in hue

The bleeding flame of which lights up the banks of fords;

Out to the skyline pasture steams in sunken swards,

Where across black meadows the river gallops through.

 

And everywhere this odour of dead grass and foam,

Of the unknown that’s fleeing in the evening mist,

Like love’s soft breath, so light that it is almost missed,

Among bowed rushes, where its languid scents still roam.

 

But imperceptibly the distant sun now dies,

Is scarce reflected in the murky water’s gyres,

And its last clearness in slow quiverings expires.

 

Just like some wayward kiss, only this odour lies

Voluptuously, like the call of naked flesh,

And rises in the night with clearness laid to rest. 

Wednesday, 27 January 2021

Marie Dauguet: 'L'aube paisible'



L’aube paisible

 

L’harmonieux silence erre au fouillis des branches

Et dans l’immense paix d’un matin du dimanche,

              Calme extatiquement,

Rien qu’un envol de cloche au fond du firmament.

 

L’aurore a suspendu sa luisante mantille

Sur le potager bleu où, traînant sa coquille,

              S’attarde l’escargot

Zébrant d’argent mouillé les feuilles des pavots.

 

Les lierres enlacés aux murs qui les étayent,

Répandent leur parfum qu’exaspéra la nuit,

              Et les pêchers s’éveillent

Déployant leur fraîcheur où l’abeille bruit.

 

Un chat muettement, plissant ses yeux de jade,

Glisse à travers les haricots et les salades.

               Calme extatiquement,

Le vieux jardin repose au mol égouttement

 

Des cloches dans l’espace. Et parmi sa glycine,

La maison qu’un trait rose au bord du ciel dessine,

               Sur le verger dormant

Ouvre, aux frais angelus, portes et contrevents.

 

 

The peaceful dawn

 

Among the tangled branches sweet-toned silence strays

And in the vast peace of a Sunday morning haze,

              Ecstatically calm,

Nothing but fleeting chimes at heavens’ rim that charm.

 

Over blue kitchen gardens has Aurora draped

Her gleaming mantle where, trailing its own shell’s weight,

              The snail rests for a time

From streaking leaves of poppies with its silver slime.

 

The twining ivy, held by walls no wind can shake,

Spills out its pungent scent that irked night constantly,

              And now the peach trees wake,

Spreading their freshness out where bees hum noisily.

 

Quite silently a cat, with narrowed eyes of jade,

Slides through the lettuces and beans that have been laid.

              Ecstatically calm,

The age-old garden’s resting in the soothing balm

 

Of bells that drift through space. And midst wisteria,

Pink-traced against the sky, the house exterior

              – While still the orchard snores –

Opens to this Angelus shutters and closed doors.